Bruno Moretti
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  • Y'A T-IL UNE VIE APRÈS LE DESIGN ? Allocation  Recherche du FIACRE ... 1993
  • Dakar Design 1991-2011

    1991 : Objets sages

    En 1991, Fabrice Berrux, Bruno Moretti et Pascal Oriol ( 18 AOUT ) conçoivent un ensemble d’objets, coupe à fruits, vase et bougeoir, en faïence bicolore et métal chromé :
    trois couronnes comme pour dire que le design entre dans le règne de la valeur ajoutée de l’objet.
    Le Bon Marché s’en empare, mais les designers ne sont pas dupes de la dérive marchande et ornementale du statut de l’objet dans les sociétés occidentales en pleine crise industrielle. Les ateliers des artisans ferment les uns après les autres et ces couronnes élancées, laquées, ont l’air trop sages, trop lisses, vitrines du design à la mode.

    1993 : Le rebond africain

    Bruno Moretti et Pascal Oriol décident alors de faire une pause dans leurs activités de designer afin de se poser des questions de fond sur le système de production des objets, sur le rôle du design, sur le caractère fondamental des objets dans une société donnée.
    Ces questions les amènent à réfléchir sur les problèmes Nord/Sud, sur le déséquilibre des moyens et des forces entre les pays occidentalisés et les pays en voie de développement, sur le recyclage des produits industriels.
    Les sociétés occidentales sont déjà ancrées dans un dispositif programmé de renouvellement incessant des objets, lié à l’obsolescence technique. La durée de vie des objets se réduit. Les déchets s’entassent. L’Afrique devient la poubelle de l’Europe. Par containers, des frigos, des machines à laver, des voitures usagées colonisent des espaces africains sans le moindre souci écologique à l’époque. En même temps, l’Afrique s’organise, fait de la récupération des objets usagés, et notamment du métal, sa stratégie de survie.

    Bruno Moretti et Pascal Oriol se tournent donc vers l’Afrique, choisissent Dakar, et lancent un test. Ils envoient un dessin d’une des couronnes « 18 août » à un atelier de menuisiers métalliques pour découvrir leur méthode, leur façon de former l’objet. L’atelier de Modou Seck leur donne une interprétation brute qui surprend les designers. Ces derniers trouvent l’objet plus authentique, plus fidèle, comme si ces artisans, sans a priori sur leur projet, avaient saisi l’esprit du dessin originel. L’objet est conçu en fonte d’aluminium récupéré. Le métal trouvé dans des décharges et des casses retrouve une nouvelle vie. L’objet réalisé par ces artisans est plus juste, plus simple, direct et intense.

    En 1993, après cette expérience venue d’un ailleurs positif, les designers décident de développer un projet de dialogue entre le design occidental et l’art de la récupération de ces artisans étonnants. Ce projet se focalise sur cette réalité africaine, vivante à Dakar dans le quartier Rebeus, que le design occidental peut être réinvesti par de nouvelles énergies, par ces artisans travaillant essentiellement les matériaux métalliques de récupération. Bruno Moretti et Pascal Oriol retrouvent dans cet ailleurs un esprit de créativité et d’inventivité, et proposent un projet manifeste : « Y a t-il une vie après le design ? » qui donnera lieu à plusieurs manifestations et expositions. Les designers choisissent des objets emblématiques de l’histoire du design dont ils envoient des reproductions dans l’atelier de Dakar. Les artisans sénégalais doivent interpréter en toute liberté, sans préjugé, le fauteuil LC2 du Corbusier et la chaise Ed Archer de Starck. L’équipe des menuisiers métalliques de Modou Seck relève le défi. Les designers partent deux mois à leur rencontre pour dialoguer et échanger sur les différentes manières de produire des objets. A leur contact, les designers redécouvrent le plaisir de la matérialité, de la conception intuitive, du plaisir d’assembler, de créer. Ces artisans se plaisent à s’approprier les idées afin de les reformuler avec les matériaux disponibles. Le fauteuil LC2 du Corbusier se forme tout en métal. Les artisans s’amusent à retravailler le métal comme si c’était du cuir, à rejouer les coutures, La chaise Ed Archer de Starck est refaite avec de la tôle hyper fine provenant des boites d’emballage des papiers photos Kodak. Le métal est roi. A Dakar, pas d’a priori sur le poids des objets, sur la finalité des objets, juste le plaisir de s’approprier un modèle, de le travailler avec précision, et de pouvoir ensuite l’utiliser sans complexe, sans culpabilité. L’objet perd alors sa valeur symbolique d’appartenance à une classe sociale déterminée et dominante. L’objet retourne à sa vraie valeur, sa valeur d’usage. Et l’usage, pour eux, est un plaisir.

    2011 : L’art du recyclage, l’art de l’appropriation

    Aujourd’hui, les enjeux de la démarche initiée par Bruno Moretti et Pascal Oriol à Dakar en 1993 sont revitalisés. On ne parle plus dans le design contemporain que de recyclage des matériaux, de récupération et d’appropriation. Ce partenariat avec l’équipe de Modou Seck était bien un projet manifeste. Ces objets hybrides, entre le design européen et l’artisanat africain, sont des objets manifestes.

    Après le projet de 1993, il y a eu une suite à Dakar. Des artisans et des architectes locaux se sont mis à penser et à produire des objets et à se revendiquer comme des designers. Chaque jour, ils inventent un design artisanal uniquement basé sur une nécessité, sur la récupération et le recyclage des matières laissées pour compte. A travers ces objets, on perçoit une grande inventivité, une recherche dans le choix des métaux utilisés et un souci d’économie lié également à des manques de moyens et d’outils flagrants. En 1993, l’époque était au développement d’Internet et à la dématérialisation. Ce projet manifeste, né à contre-courant, a impulsé un désir de matérialisation des objets et des projets à travers les activités de récupération, de réappropriation et de recyclage. Il a été aussi le signe précurseur des problématiques actuelles du design contemporain.

    Ce projet, qui a presque vingt ans, porté aujourd’hui par quelques objets réels qui sont les preuves, continue de soulever des questions sur les enjeux du rapport Nord/Sud, Europe/Afrique, sur les dérives du design marchand industriel et les surprises du design artisanal, sur notre façon de penser le recyclage et la récupération, sur notre capacité à innover et à créer de nouveaux objets sur les ruines des anciens. Ces artisans, pour la plupart anonymes, ont ouvert la voie à un nouveau design. Appelons-le, en souvenir de cette expérience enrichissante, le « Dakar Design ».

  • Y'A T-IL UNE VIE APRÈS LE DESIGN ? Allocation  Recherche du FIACRE ... 1993

1993

Y'A T-IL UNE VIE APRÈS LE DESIGN ?

Allocation Recherche du FIACRE - Ministère de la Culture
Bruno Moretti - Pascal Oriol
Graphisme : Vincent Michéa - 100% Dakar
Artisan : Modou Seck, Abdoulaye Niang
Assistant : Tapha N’Doye
Présentations : Musée national des Arts d’Afrique et d’ Océanie
Commissariat : Jean-Hubert Martin - 1994,
Centre d’art le LAIT à Castres
Commissariat : Marie- Françoise Lallemant - 1994,
Centre d’art de Nevers
Commissariat : Catherine Arthus-Bertrand -1997.